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NPA 27 -  Eure

Indignés africains : De la lassitude, les Sénégalais passent à la contestation directe.

28 Juin 2011 , Rédigé par NPA 27 Publié dans #International

Publié dans Bastamag.net

 

Indignés africains

Le Sénégal au bord de l’embrasement

Par Benjamin Sourice 

Suite aux émeutes du 23 juin, le collectif « Y’en a marre » a appelé au calme et demandé aux autorités de respecter la Constitution. Malgré ce discours d’apaisement, de nouveaux troubles agitent la région de Dakar soumise aux coupures d’électricité pendant que l’armée se déploie dans les rues.

« Le 23 juin 2011, notre peuple s’est levé, uni et déterminé, pour briser les chaînes du fatalisme et protéger son choix : la République et la Démocratie ! » C’est sur ces mots, prononcés juste après l’hymne national, que le Collectif Y’en a marre débute sa « déclaration du 27 juin ». Depuis sa création en janvier 2011 par des rappeurs [1], le collectif a fédéré l’énergie de tous ceux qui « ne supportent plus la gestion calamiteuse du pays ». Dans une rafale verbale dont les rappeurs ont le secret, le collectif brocarde « les violations des libertés démocratiques, les coupures quotidiennes d’électricité, les hausses incessantes du coût de la vie, les campagnes agricoles chaotiques, la crise scolaire chronique, l’impasse de la santé et de la justice… ».

« Nous sommes un mouvement citoyen de veille républicaine, nous sommes des sentinelles de la démocratie et souhaitons remettre le Sénégalais au cœur de la politique de son pays » explique le journaliste Cheikh Fadel Barro, porte-parole du groupe. Les membres de Y’en a marre se définissent comme « des esprits contestataires, des messagers anonymes qui vont de porte en porte pour inciter les Sénégalais à assumer leur responsabilité et à prendre leur carte d’électeur ».

« Touche pas à ma Constitution »

Le 23 juin, les Sénégalais étaient descendus dans la rue pour s’opposer au projet du Président Wade de modifier la Constitution sénégalaise afin d’instituer « une majorité absolue à 25% » permettant à un candidat d’accéder dès le premier tour au poste de Président s’il obtenait le quart des suffrages exprimés. Après le retrait complet du projet, la nouvelle bataille du collectif est la reconnaissance de « l’inconstitutionnalité de la candidature de M. Abdoulaye Wade à l’élection présidentielle de 2012 ».

Abdoulaye Wade, officiellement 85 ans, a accompli deux quinquennats consécutifs. Il avait annoncé dès 2007 sa volonté de briguer à nouveau la présidence en contradiction avec la Constitution limitant à deux les mandats présidentiels. L’opposition le suspecte de vouloir imposer par la suite son fils, Karim Wade. « Les membres du Conseil constitutionnel doivent prendre leur responsabilité et demander au Président Wade de respecter la constitution en retirant sa candidature », tonnent les rappeurs durant la conférence de presse télévisée de ce 27 juin.

« Le changement par les urnes, pas le feu ! »

Extraordinairement posés et calmes, dans ce contexte de surchauffe général, les porte-parole du groupe ne souhaitent pas « embraser le pays comme en Tunisie » et rappellent que les échéances électorales de 2012 sont « une opportunité pour les jeunes de se réapproprier leurs institutions démocratiques en allant s’inscrire sur les listes électorales ». Un combat stratégique de première importance lorsque l’on sait qu’en 2010 seulement 12% des 18-22 ans étaient enregistrés sur les listes, soit une réserve de plus d’un million de voix d’après un audit international (le Sénégal compte 14 millions d’habitants).

Les membres féminins du collectif mènent également une campagne stratégique dans la région de Pikrine pour inciter les femmes « à ne plus vendre leur vote pour un sac de riz ou des cadeaux de pacotille ». « Les femmes doivent se réapproprier leur destin et retrouver leur fierté de Sénégalaises ! », s’exclame Fatou, animatrice de rue. Refusant d’être assimilés à un quelconque parti de l’opposition, les membres du collectif n’excluent pas pour autant de « jouer un rôle éclairant sur les futurs candidats, de commenter leurs programmes ou de dénoncer ceux qui cherchent à tromper la jeunesse », avertit Cheikh Fadel Barro à la tribune.

Risque du survoltage face au black-out

Face à l’exaspération de la population, ce discours républicain et responsable pourrait atteindre ses limites. Quelques heures après la conférence de presse, de violentes émeutes spontanées ont eu lieu dans plusieurs villes de la banlieue dakaroise suite aux coupures d’électricité prolongées de ces derniers jours. Plusieurs sièges de la Sénélec, la compagnie sénégalaise d’énergie, ont été saccagés dans la nuit. Les maisons de plusieurs ministres ont également fait l’objet d’attaques ciblées, entraînant dans la nuit le déploiement de l’armée pour riposter aux émeutiers. Par ailleurs, les étudiants protestent contre le retard du paiement des bourses universitaires, phénomène qui touche également les salaires de certains fonctionnaires. Le collectif Y’en a marre met « en garde les autorités contre les intimidations et la violence » en appelant les forces de l’ordre « à maîtriser les bavures individuelles » dans ses rangs afin d’éviter « une dérive aux conséquences incalculables ». Dans cette ambiance survoltée, le Président Wade saura-t-il réagir raisonnablement pour éviter l’embrasement général qui menace le Sénégal ?

Benjamin Sourice

 

 

Publié sur France24.com

"De la lassitude, les Sénégalais passent à la contestation directe"
"De la lassitude, les Sénégalais passent à la contestation directe"
Les émeutes survenues à Dakar contre les coupures électriques sont-elles la suite de la mobilisation du 23 juin contre le projet de réforme constitutionnelle du président Wade ? Réponses avec Séverine Awenengo Dalberto, chercheuse au CNRS.
Par Priscille LAFITTE
 

Crédit photo : Les Observateurs

Dans la nuit de lundi à mardi, la capitale sénégalaise, Dakar, s'est enflammée. Des habitants exaspérés par les coupures d'électricité ont incendié plusieurs bâtiments publics, dont celui de la Sénélec, la société publique qui gère l’électricité. Ces débordements interviennent cinq jours après des manifestations de grande ampleur contre une initiative du président Abdoulaye Wade, au pouvoir depuis 11 ans.

Le 23 juin, des milliers de Sénégalais ont protesté contre le projet du chef de l'État de réformer la Constitution. À l'approche de la présidentielle prévue l'an prochain, celui-ci voulait autoriser l'élection d'un "ticket" - faire élire un vice-président en même temps que le président - et abaisser à 25 % des suffrages exprimés dès le premier tour de scrutin le score nécessaire pour l'emporter. Une réforme qui a été abandonnée depuis...

Y a-t-il un lien entre l’ampleur du mécontentement de la nuit dernière et la vaste manifestation politique du 23 juin ? Le Sénégal est-il en train de s’inspirer des révolutions arabes ? L’opposition est-elle assez structurée pour proposer une alternative au président Abdoulaye Wade ?

Spécialiste du Sénégal, Séverine Awenengo Dalberto est chargée de recherche au CNRS et membre du Centre d'études des mondes africains (CEMAf).

FRANCE24 : Les protestations de ce début de semaine contre les coupures d’électricité s’inscrivent-elles dans la continuité de la vaste manifestation politique du 23 juin ?

Séverine Awenengo Dalberto : Oui, il y a un lien. Au Sénégal, la contestation sociale existe depuis plusieurs années, mais les actions s'accélèrent depuis quelques mois. Elle prend racine dans la dégradation des conditions de vie : coût des produits de première nécessité, chômage - notamment des jeunes diplômés -, accès difficile aux services de base comme l’électricité, etc. Soutenus par différents mouvements dont un collectif d’imams, les jeunes ont investi la rue à plusieurs reprises pour protester contre les coupures de courant qui paralysent le pays.

Mais il s'agit aussi d’un défi lancé à Karim Wade, le fils du président, qui occupe le poste de ministre d’État aux infrastructures et à l’Énergie. Dans le contexte politique du 23 juin, les manifestations se durcissent. Les jeunes savent en effet qu’ils peuvent faire reculer le pouvoir. Les émeutes de la nuit dernière ont visé la Sénélec, la société nationale d’électricité, mais aussi d’autres édifices publics comme le bâtiment des impôts. Il s'agit, plus globalement, d'une contestation du pouvoir.

Le climat social est donc très tendu. Et cette tension précipite et alimente la mobilisation politique. Comme le pouvoir est incapable de résoudre la question sociale, les revendications se portent aussi sur le domaine politique. De la lassitude et de la fatigue, on passe à la contestation directe.

Au lendemain des émeutes dans le quartier de Mermoz, à Dakar, où se trouve la Sénélec. (photos de nos Observateurs)

Il y a donc une opposition organisée qui fédère les manifestants ?

S.A.D. : C’est la convergence du mouvement social et du mouvement politique qui a permis d’organiser la manifestation du 23 juin, plus vaste mobilisation organisée dans le pays depuis au moins 10 ans. La veille, le 22 juin, était né le comité de coordination des "Forces vives de la nation", qui est issu d’une alliance entre l’opposition politique de "Benno Siggil Sénégal"*, les représentants de la société civile comme la Raddho [Rencontre africaine des droits de l’homme, NDLR] et des mouvements comme celui des rappeurs de "Y’en a marre" (lire le billet des Observateurs). Cette assemblée constitutive s’est rebaptisée "Mouvement du 23 juin" le lendemain.

Ce jour-là, la mobilisation était toutefois davantage une sanction contre Abdoulaye Wade et son projet plus qu'une adhésion aux idées de l’opposition. Cette opposition ne s’est d'ailleurs toujours pas accordée sur une candidature unique et n'a pas de leader fort. Elle n'a qu'une convergence d’intérêts. Il me semble que la "société civile" mobilise bien plus efficacement.

Si Wade parvient à se représenter à la présidentielle de 2012, il est difficile d'imaginer qu'il l'emporte. Mais sa défaite serait avant tout le résultat d’un vote sanction, plutôt qu’un vote d'adhésion à l’opposition. Il est cependant trop tôt pour le dire : d’une part parce que la question de la recevabilité de la candidature de Wade est toujours en suspens (lire l'article de RFI), d’autre part parce qu'il est aujourd'hui impossible de se prononcer sur le projet de l’opposition

La colère des Sénégalais peut-elle menacer Abdoulaye Wade avant la fin de son mandat en 2012 ?

S.A.D. : L’expression démocratique est bien ancrée au Sénégal. Les manifestations du 23 juin ont été autorisées par le pouvoir. Le multipartisme intégral a été mis en place dès 1981 et la presse est libre, en dépit de quelques accrocs ces derniers années. Il existe des arènes de débat public et politique. Il ne s'agit pas du même type de régime qu'au temps de la Tunisie de Ben Ali ou de l'Égypte de Moubarak.

Les symboles de la manifestation du 23 juin étaient le drapeau national, l’hymne national, et des slogans comme "Touche pas à ma Constitution" ou "Nous sommes fiers d’être sénégalais". Certes, le contexte international de mobilisation peut jouer à la marge, et on a ainsi entendu des "Wade dégage" qui reprenaient la rhétorique tunisienne tout en faisant écho à un mot d’ordre des opposants : "Na dem !" ("Qu’il parte !", en wolof). Mais la manifestation avait avant tout pour objectif le retrait du projet constitutionnel de Wade, le respect du jeu électoral, non le départ du président avant la fin de son mandat, ce qui signifierait une vacance du pouvoir.

Les manifestants sont susceptibles de se mobiliser à nouveau - et fortement - sur la validité constitutionnelle de la candidature d’Abdoulaye Wade pour l'élection présidentielle de 2012. Cela constitue déjà une revendication commune. Les protestataires veulent s'assurer que le président ne se présentera pas pour un troisième mandat. Et la population est très attentive à la façon dont il va gérer l’après 23 juin, autant dans le domaine social que politique.

Wade a beaucoup joué de son rapport direct avec la population, nourri par les liens clientélistes. Il a pu un temps capitaliser sur cette nouvelle génération de jeunes qui a permis son arrivée au pouvoir en 2000. Mais depuis quelques années, ce pouvoir ne semble plus mesurer la rupture actuelle du contrat de légitimité qu’il a avec la société. Le président Wade a cherché ces derniers jours à disqualifier l’opposition et la rue, et a préféré renouveler sa confiance à son Premier ministre.  

Lors des manifestations du 23 juin. (crédit photo AFP)

* La coalition "Benno Siggil Sénégal" a remporté une large victoire aux élections locales de 2009. Des nouveaux leaders de l’opposition sont apparus lors de ce scrutin, notamment les maires de Dakar et de Saint-Louis. Benno Siggil Sénégal ne rassemble pas toute l’opposition, mais une bonne partie, et réunit de très anciens opposants politiques à Abdou Diouf - qui fut président de 1981 à 2000 -, un ancien ministre d'Abdoulaye Wade, le secrétaire général du parti socialiste au pouvoir sous Diouf..

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