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NPA 27 -  Eure

Espagne : témoignage d'un camarade du NPA sur la grève générale du 25 mars contre l'austérité

26 Avril 2012 , Rédigé par NPA 27 Publié dans #International

Compte-rendu de la semaine que j'ai passée à Madrid, du 25 mars au 1er avril, participant avec les camarades de Izquierda Anticapitalista à la grève générale du 29 mars et à leur premier congrès.

Un nouveau cycle de lutte s'est ouvert en Espagne. D'abord avec la timide tentative de grève générale le 29 septembre 2010 contre les mesures d'austérité du gouvernement Zapatero (socialiste, PSOE). Puis le peuple espagnol s'est reconnu dans les militants tunisiens et égyptiens qui se battaient pour la démocratie. Car ici le Roi a toujours sa tête, les média sont corrompus et très liés au pouvoir, le droit de grève, à peine formel, s'évanouit quand le chômage atteint près de 22% (5 millions de travailleurs-euses) : la "transition" n'a pas changé de régime. Tahrir s'est invitée puerta del Sol, les Indignad@s et Joventud sin Futuro (Jeunesse sans Avenir) ont installé les tentes au soleil : la détermination a été plus forte que la police. C'est le mouvement du 15 mai (15-M), pour la démocratie réelle (Democracia Real Ya!), à l'initiative des mobilisations massives du 19 juin et du 15 Octobre.

La crise et le bilan désastreux du gouvernement de Zapatero ont attisé le discrédit envers les institutions, sans empêcher pour autant la droite de Rajoy (PP, Partido Popular ; plus à droite que l'UMP, il organise en son sein des courants d'extrême droite franquistes) de reprendre le pouvoir. La voilà presque hégémonique, dans les municipalités, les communautés ("régions"), et au gouvernement depuis sa victoire le 20 novembre dernier. L'offensive ne s'est pas fait attendre : répondant au diktat Merkel-Sarkozy, Rajoy lance une attaque sans précédent contre le droit du travail. Allonger la période d'essai avant embauche ; autoriser le licenciement sans justification pour les petites entreprises ; modifier le contrat de travail - horaires, durée, salaires, poste - pour raisons "économiques, techniques, organisationnelles et productives" ; autoriser le licenciement pour arrêt maladie dépassant 20% du temps de travail sur deux mois consécutifs, soit 8 à 10 jours... bref, il s'agit de dépouiller les salariés, déréguler les conditions de travail, donner toute liberté aux patrons pour modifier salaire, conditions et organisation du travail, discipliner les travailleurs par le chantage au licenciement.

Les syndicats majoritaires, CCOO (Comisiones Obreras) et UGT (Unión General del Trabajo), sont habitués à se rendre sans combattre : signant par exemple l'accord sur la réforme des retraites de Zapatero sans broncher... juste après la grève générale du 29 septembre ! Mais face à la violence du coup porté il était cette fois impossible de se défiler. La grève générale du 29 mars fut convoquée par l'ensemble des organisations politiques et syndicales de gauche, ainsi que par le mouvement du 15-M et Juventud Sin Futuro.

ESPAGNE-ETUDIANTS-MANIFESTATION-29-03-2012.JPGLa préparation fut massive, tous les jours, partout, des distributions de tracts. Les rues de Madrid et les murs des campus resplendissent des couleurs de la grève : ici un poing levé, là une foule en lutte, plus loin un Rajoy assommé. Lundi 26 nous occupons les facs, mardi manifestation étudiante. Sur internet aussi la mobilisation se joue : le mouvement des Indignés a enrichi les méthodes de lutte, désormais des milliers de "tweets" préparent chaque grève et chaque manifestation.

Bien que la grève soit convoquée le 29, c'est le 28 au soir que se retrouvent les militants dans la rue. Pas de grève générale sans piquets : la pression sur les travailleurs est énorme, au point qu'un collectif de salariés de 200 entreprises s'est monté sur internet pour demander aux "piqueteros" de passer fermer leurs boites pour leur permettre de manifester ! À 23h dans différents quartiers s'organisent les cortèges pour parcourir la ville et battre le rappel pour la grève. À cette heure c'est surtout devant les bars et les discothèques que la situation se tend, les vigiles sont réputés pour leur zèle : ils sont capables de tuer. Mais heureusement les CRS sont là pour les protéger. À plusieurs reprises nous accélérons le pas pour éviter la charge. À 3h nous avons fait le tour du centre ville, il est temps d'affréter les voitures pour aller bloquer les autobus à la sortie des garages en périphérie.

On a beau être 200, impossible de passer le cordon de CRS. Et pour l'occasion, la garde montée est de sortie ! Les quelques tentatives infructueuses n'ont gagné que des coups de matraques et une militante embarquée. De toute façon les syndicats majoritaires ont négocié le service minimum : ils ne nous aideront pas. Pour lots de consolation, des bus qui reviennent taggés ou abîmés. Ils sont peu nombreux.

6h les jeunes décident de partir. On va se poser pas loin, dans un centre social : c'est le nom donné à un appartement, maison ou immeuble occupé, lieu alternatif autogéré au service du mouvement social. On y organise conférences, projections, débats, stages d'auto-défense. Ils servent de logement d'urgence, de lieu de réunions pour les assemblées décentralisée depuis que les Indigné-e-s ont quitté Sol. Toute la vie de quartier profite des centres sociaux, on s'y rencontre, on échange, on y danse... Les jours de grève on peut s'y reposer, y manger. Mais ce matin les CRS qui nous suivent restent à la porte. Trop dangereux, nous acceptons malgré l'humiliation de rejoindre bien sagement la première station de métro, accompagnés par les CRS.

Pas de temps mort : on rejoint un piquet en centre-ville ! Ici l'ambiance est morose : une voiture de flics a percuté et blessé gravement deux manifestants peu de temps avant. Une pause s'impose, on sort le café. Les premiers kiosques ouvrent : "Travaille pour l'Espagne", sur fond sang et or, titre La Razon, avec au-dessous "CCOO et UGT touchent 6 millions de subventions grâce à des entreprises écrans" ; "La réforme du travail est vitale pour la reprise" selon ABC, "L'Espagne veut travailler, les syndicats la bloquent" explique La Gaceta. Le rideau de fer se lève derrière nous : pas question de laisser Carrefour ouvrir, on baisse ! En à peine 30 minutes la police nous encercle. "Vous en avez déjà tué deux, combien il vous en faut ?!". Peu convaincus, ils chargent. On court.

On est 5. Quand on peut souffler on appelle pour savoir si tout le monde est sauf. Deux manifestants arrêtés, mais nos camarades vont bien. Le piquet est dispersé, les voitures de polices patrouillent. On va rejoindre les plus gros piquets sur les boulevards, on sera à l'abri. On s'échange les infos entre piqueteros, emmenés par le cortège. Les copains du matin nous ont rejoint. 14h : on part manger et se reposer au centre social le plus proche. Il faut être en forme pour la manif : le départ est à 18h !

La sieste fut courte mais on est en retard ! Il y a énormément de monde, du jamais vu pour les jeunes, la plus grosse manif depuis celle de 88 contre González (président PSOE de 1982 à 1996) disent les plus vieux. La grève serait suivie à 80%. On se faufile jusqu'au cortège d'Izquierda Anticapitalista : animé, coloré, jeune, dynamique, ça donne la pêche ! En chantant, en dansant, on déambule dans Madrid jusqu'à 22h. "Debout, debout tous à lutter ! S'ils nous volent notre avenir nous bloquons la ville !", "Du Nord au Sud, d'Est en Ouest, la lutte continue, coûte que coûte !" ("Arriba ! Arriba, arriba ! Arriba todos a luchar. Si nos roban el futuro, si nos roban el futuro, bloqueamos la ciudad !", "De Norte a Sur, de Este a oeste, la lucha sigue ! Cueste lo que cueste !") ... Impossible de savoir combien on est, un million au moins.

200.000 dira El País vendredi matin. Le gouvernement, toujours à l'offensive, annonce les coupes budgétaires : -17% en moyenne ! C'est la faillite annoncée des sytèmes publics de santé ou d'enseignement supérieur... La suite ? Pas encore de réaction des syndicats. C'est pas leur habitude de réagir à chaud.

Pas de repos pour les camarades : le premier congrès d'Izquierda Anticapitalista, maintes fois repoussé, a été maintenu pour ce lendemain de grève générale. 100 délégués (pour 500 militants, en progression) confirment durant le week-end, à 80% et dans une ambiance fraternelle, le projet de reconstruction d'un parti anticapitaliste indépendant.
Résurrection de l'extrème-gauche en Espagne ?

Rafa. (étudiant à Rouen, ex-lycéen et militant à Louviers)

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