Les revendications salariales se multiplient.
LE MONDE | 19.02.08
Depuis plusieurs mois, les conflits sociaux liés au pouvoir d’achat s’enchaînent à une cadence soutenue dans le
secteur privé. Après les salariés d’un hypermarché Carrefour à Marseille, qui ont fait grève durant seize jours, les personnels de L’Oréal France ont pris le relais, lundi 18 février. Débrayages
de quelques heures, rassemblement devant le siège à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine)... La CFDT, la CGT, FO, la CGC et la CFTC avaient invité les collaborateurs du groupe de produits
cosmétiques à cesser le travail pour réclamer un "rattrapage" de 9 % "dès cette année" et le rétablissement des augmentations générales de salaires - qui avaient été supprimées en 2004 au
profit de hausses individuelles. Il faut remonter à la mise en place des 35 heures, au début des années 2000, pour constater une telle effervescence chez L’Oréal.
Des mouvements similaires se sont produits fin 2007, par exemple à Air France ou chez Conforama - pour ne citer que
les plus médiatisés. Mais la contestation semble s’amplifier et affecter des entreprises où la grève était une pratique quasi inconnue. Ainsi, les salariés des groupes de presse Moniteur puis
Prisma viennent d’obtenir une augmentation après des arrêts de travail. Autre fait remarquable : la forte mobilisation des personnels de la grande distribution, le 1er février, lors d’une
journée nationale d’action organisée par trois syndicats - initiative sans précédent.
Les revendications salariales sont-elles devenues plus pressantes ? Difficile de l’affirmer avec certitude. Les
statistiques les plus récentes, compilées par la direction des relations du travail (DRT), portent sur les journées de grève en 2005 : elles s’élevaient, cette année-là, à environ 224 000
dans le secteur privé (abstraction faite du monde agricole et des transports), soit une hausse de 16 % par rapport à 2004. "Parmi l’ensemble des revendications recensées, 41 % ont porté
sur les salaires", précise l’étude de la DRT, contre 37 % en 2003.
Si le climat se tend davantage à propos de la fiche de paye, il faut d’abord rappeler que la période actuelle s’y
prête. Depuis quelques jours, les entreprises publient leurs résultats pour l’année 2007. Celles qui affichent des bénéfices confortables sont susceptibles d’être interpellées par des salariés
désireux d’obtenir "une part de gâteau" plus grande.
"FAIRE PLUS AVEC MOINS"
Mais le calendrier n’explique pas tout. Certains groupes en bonne santé financière ont été confrontés à des conflits
très durs, alors même que leur politique sociale paraissait correcte. Ainsi, en octobre 2007, les stewards et les hôtesses d’Air France ont fait grève pendant cinq jours bien que 80 %
d’entre eux aient vu leur salaire augmenter de 16,6 % en moyenne entre 2003 et 2006, d’après la direction. Leur mécontentement se nourrissait d’une lassitude consécutive aux efforts qu’ils
estimaient avoir consentis depuis une décennie pour contribuer au redressement de l’entreprise.
"De nombreux salariés ont le sentiment de s’investir plus fortement qu’avant dans leur travail, de faire plus ou mieux
avec moins", observe Jean-Marc Le Gall, directeur d’étude à Entreprise & Personnel, une association qui regroupe des directeurs des ressources humaines des grands groupes. Si la rémunération
ne récompense pas ces sacrifices, l’"idée d’un déséquilibre" peut très vite émerger.
Lorsque des grèves sont lancées au nom du pouvoir d’achat, "d’autres motifs, tels que la pénibilité, les conditions de
travail, se cachent souvent derrière, complète Jean-Michel Denis, chercheur au Centre d’études de l’emploi. Cela ne veut pas dire que l’on n’assiste pas à une montée des revendications
salariales". Pour lui, la floraison des conflits liés aux rémunérations a pu être "facilitée" par la rhétorique de Nicolas Sarkozy sur le thème du "gagner plus".
Enfin, les ménages situés en bas de l’échelle des revenus sont particulièrement sensibles à leur fiche de paye, car
une part substantielle de leurs ressources est consacrée à des "dépenses contraintes" (logement, etc.) dont le prix a explosé ces dernières années. En 2006, elles représentaient 75 % du
budget des plus modestes, selon l’Insee, contre un peu plus de la moitié en 2001.
Dans ce contexte, des salariés n’hésitent plus à déclencher spontanément des arrêts de travail, quitte à
court-circuiter les syndicats, comme cela s’est produit, en décembre 2007, dans un site de Darty à Mitry-Mory (Seine-et-Marne). Délégué syndical central CFDT chez L’Oréal, Jean-François d’André
raconte que les organisations syndicales ont été "débordées par la base" sur certains sites, tant "le mécontentement et le sentiment d’injustice" étaient forts.
Bertrand Bissuel
Les grèves peuvent-elles provoquer un nouveau mai 68 ? (Marianne 2)
Grèves, conflits, mobilisations, les
mouvements sociaux se multiplient. Sont-ils plus importants qu'avant ? Pourraient-ils se généraliser ? Ou s'agit-il d'un effet de loupe médiatique ? Erik Neveu, sociologue, décrypte cette situation
« explosive ».
Grève des taxis, mobilisation des caissières, conflits chez Carrefour, Arcelor, Michelin,
L'Oréal, à l'Imprimerie nationale et même chez les apiculteurs… Les mouvements sociaux se multiplient, débordant parfois les syndicats. Entre crise du pouvoir d'achat et crise de légitimité d'un
pouvoir en chute libre dans les sondages, est-on à la veille d'un embrasement plus général ? Erik Neveu, sociologue, politologue et auteur de Sociologie des mouvements sociaux (La Découverte,
2004), analyse ce moment particulier. Et ses limites.
L'actualité met en avant un grand nombre de conflits dans des entreprises privées. Est-ce qu'il y en a effectivement plus que d'habitude ?
Erik Neveu : Il y a en ce moment quelque chose de l'ordre du frémissement, de l'ébullition. Mais il faut garder à l'esprit qu'un grand nombre de mouvements
sociaux ne remontent pas jusqu'aux antennes des médias nationaux. Aujourd'hui, par exemple, à Rennes, on a vu les éleveurs de porc défiler et bloquer la ville : personne n'en a parlé. Si
l'actualité se focalise sur certains mouvements ces jours-ci, c'est sans doute parce qu'en l'absence d'une opposition crédible dans le monde politique, ils apparaissent comme l'incarnation du
dissensus vis à vis du chef de l'Etat. Le fait que la presse soit en crise joue peut-être aussi un rôle, même si ce n'est pas décisif. Dès lors que les salariés de grands quotidiens ou de grandes
chaînes de télé se mettent à faire grève, ce mode d'expression n'est plus tabou.
On a vu les salariés de Michelin séquestrer des cadres. Ceux de L'Oréal débordent les syndicats… Y a-t-il une radicalisation des formes d'action
?
Erik Neveu : Les séquestrations, c'est une forme d'action qu'on a surtout vu dans les années 70. Mais, régulièrement, en situation désespérée, on voit des
ouvriers menacer d'entreprendre des actions violentes. En 2000, par exemple, les ouvriers de l'usine Cellatex des Ardennes ont envisagé de déverser des produits toxiques dans les cours d'eau.
D'autres, comme les salariés d'une usine Moulinex dans le Calvados, ont menacé de faire exploser des matières inflammables. Ce n'est pas banal, mais ça arrive de façon répétée lors de séquences
exceptionnelles de grèves ou de conflits liés un sentiment de rage ou d'impuissance. Que peut-on faire face aux délocalisations dans une monde où la figure ouvrière est dévalorisée et où la force
syndicale n'est pas colossale…
?
Une des mobilisations marquantes en ce début d'année a été le mouvement des taxis…
Erik Neveu : Oui, son efficacité m'a beaucoup surpris. Le pouvoir a capitulé après 48 heures de mobilisation (deux mercredi, étalés sur deux semaines, ndlr)
et le Président est même allé à Canossa à la gare Montparnasse pour rassurer les chauffeurs. Le gouvernement a dû s'excuser publiquement pour avoir seulement eu l'idée de changer les règles du
jeu… Cela tient, je pense, au pouvoir de nuisance incroyable de cette profession. Ce genre de mouvement est très dangereux car il peut être l'étincelle qui met le feu à d'autres matériaux
explosifs. S'il se prolonge, il peut être facteur de blocage, voire de chômage pour d'autres professions.
Vous parlez de « matériaux explosifs » : croyez-vous à un embrasement des mouvements sociaux ?
Erik Neveu : Il y a une accumulation des motifs objectifs de mécontentement, et d'un point de vue subjectif du sentiment d'injustice. Il ne s'agit pas seulement de la dégringolade de
Nicolas Sarkozy dans les sondages, mais bien plus de la déception des catégories populaires et des classes moyennes, attentives à un engagement précis sur les salaires. Le candidat Sarkozy a
multiplié les signes envers les ouvriers durant sa campagne, c'est d'ailleurs le seul présidentiable à avoir employé ce terme. Mais de nombreux groupes sociaux ont le sentiment d'une
paupérisation : des salaires qui stagnent, la hausse des prix du carburant ou de l'immobilier, une précarisation rampante, etc. Personne ne songe d'ailleurs plus à le nier. On voit même les
discours patronaux changer. Lors des conflits dans la grande distribution, les patrons eux-mêmes se sentent obligés de reconnaître la condition très difficile des caissières. Et des signes
concrets s'accumulent, comme les pertes effarantes de la Société générale, qui illustrent dans les esprits la supériorité des revenus du capital sur ceux du travail. Mao disait « quand la plaine
est sèche, il suffit d'une étincelle pour qu'elle s'embrase… »
Alors ? La « plaine » est-elle « sèche » ?
Erik Neveu : C'est un peu plus compliqué que ça. J'ai récemment analysé les résultats d'une enquête (LCI/Manpower). A la question « si un mouvement social
se déclenchait, y participeriez-vous ? », deux tiers des salariés interrogés répondent « oui ». Mais à la question suivante, « Pensez-vous qu'un tel mouvement est susceptible de se
déclencher ? », ils sont 80%... à répondre « non ». En fait, la plaine est sèche, mais elle manque d'herbe. Les mouvements sociaux manquent d'élément fédérateur. Les organisations syndicales
sont faibles et il n'y a personne pour incarner la contestation. D'autre part, et c'est peut-être même plus important, il n'existe plus de lexique actuel de la revendication. L'ancien vocabulaire
issu des marxismes – « grève », « patrons », classes sociales », « travailleurs », « ouvriers », etc. – est tombé en désuétude, mais rien n'est venu le remplacer. Les mouvements sociaux
connaissent une crise de leurs formes d'expression, de verbalisation. Je ne suis pas prophète et je ne me sens pas propre à faire des prédictions, mais, non, je ne crois pas à un
embrasement.
Jeudi 21 Février 2008
Anna Borrel
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